Il suffit parfois de quelques objets pour faire revenir tout un monde.
Une cafetière italienne. Une théière fleurie. Un verre de thé à la menthe. Une bouteille d’huile d’olive. Quelques fleurs de jasmin. Une chéchia rouge. Un kanoun encore chaud. Un éventail en paille tressé à la main.
Pris séparément, ces objets peuvent sembler ordinaires. Réunis, ils racontent une enfance, une famille et une manière de vivre.
Ils me ramènent à la petite fille que j’étais lorsque je partais passer mes vacances d’été en Tunisie. Une petite fille qui observait tout ce qui l’entourait sans savoir qu’un jour, ces détails lui manqueraient.
Aujourd’hui, chacun d’eux est devenu un fragment de mémoire.
Les objets qui réveillent nos souvenirs d’enfance
Nos souvenirs d’enfance ne reviennent pas toujours sous la forme d’une histoire précise.
Avec le temps, nous oublions certaines dates et les mots exacts d’une conversation. Pourtant, nous nous souvenons encore d’une odeur, d’un bruit ou d’un objet posé dans un coin de la maison.
Une cafetière peut rappeler le café préparé le matin. Une théière peut faire revenir les conversations partagées autour d’un verre. Le parfum du jasmin peut nous ramener à une soirée d’été. Une chéchia peut faire réapparaître la silhouette d’un grand-père.
Enfant, je ne pensais pas que les objets qui m’entouraient avaient une valeur particulière. Ils étaient simplement là, intégrés à notre quotidien.
C’est seulement en grandissant que j’ai compris leur importance. Une simple cafetière pouvait contenir tous les matins passés en famille. Un verre de thé pouvait me rappeler une voix. Un objet utilisé chaque jour pouvait devenir le témoin silencieux de ma mémoire familiale.
Le kanoun et les soirées dans le houch
Parmi les objets présents dans Fragment de mémoire, le kanoun est celui qui fait revenir l’une de mes scènes d’enfance les plus vivantes.
Il ne servait pas uniquement à faire chauffer l’eau ou à préparer le thé et le café. Il marquait aussi le moment où ma grand-mère pouvait enfin quitter la cuisine et rejoindre le reste de la famille à l’extérieur.
Tout le monde se retrouvait alors dans le houch, la cour intérieure de la maison.
Certains s’installaient sur des matelas posés à même le sol. D’autres prenaient place sur les chaises en plastique sorties dans la cour. Nous attendions que le thé ou le café soit prêt en grignotant des cacahuètes ou des pépites, ces graines de tournesol que l’on mangeait sans voir le temps passer.
Cette attente faisait pleinement partie du moment.
Les adultes discutaient et riaient ensemble. Les enfants jouaient dans la cour, entraient et sortaient de la maison ou s’éloignaient pour laisser les plus grands poursuivre leurs conversations.
Il arrivait même que l’on sorte la télévision dans le houch. Nous regardions une série ou une telenovela doublée en arabe pendant que le kanoun chauffait doucement.
La cour devenait alors un véritable salon à ciel ouvert.
À travers le kanoun, je ne revois donc pas seulement les braises ou la boisson que l’on préparait. Je retrouve ma grand-mère enfin assise parmi nous, les matelas installés par terre, les chaises en plastique, les rires des adultes et les jeux des enfants.
Nous attendions d’être servis, mais cette attente était déjà un moment de partage.
Le café, le thé et les gestes transmis
La cafetière italienne, la théière fleurie, le petit récipient utilisé pour préparer le café et le verre de thé à la menthe racontent l’accueil et le temps accordé aux autres.
Préparer du café ou du thé ne consistait pas seulement à servir une boisson. Il fallait faire chauffer, attendre, verser et parfois resservir. Pendant ce temps, les conversations continuaient.
Lorsque quelqu’un arrivait, on ne lui proposait pas simplement quelque chose à boire. On l’invitait à s’installer et à rester un peu.
La bouteille d’huile d’olive, sur laquelle on peut lire « zit zitoun », et les olives racontent elles aussi une partie de notre quotidien.
Elles me rappellent la table et les gestes appris en observant les adultes. Une quantité versée à l’œil, une recette goûtée puis rectifiée, une habitude reproduite sans avoir besoin de l’expliquer.
Cette transmission familiale ne passait pas toujours par des mots ou par un livre de recettes. Elle se faisait dans l’observation, la répétition et le temps passé ensemble.
Le jasmin, la chéchia et l'eventail
Certains éléments de Fragment de mémoire sont directement liés à une sensation ou à une personne.
Les fleurs de jasmin évoquent le parfum des soirées d’été. Une simple odeur peut parfois faire revenir un lieu et l’émotion qui l’accompagne.
Pour moi, le jasmin représente la Tunisie, la chaleur des vacances et la douceur des moments passés auprès de ma famille.
La chéchia rouge me ramène naturellement à Baba Ahcen, mon grand-père. Toujours élégant dans son costume et sa cravate, il portait cette part visible de son identité.
Lorsque je regarde une chéchia, je ne vois donc pas seulement un couvre-chef traditionnel tunisien. Je retrouve une allure, une présence et la silhouette d’un homme aimé.
L’éventail en paille porte quant à lui les mots « Barcha Farha ».
En tunisien, cette expression signifie « beaucoup de joie ». Mais Farha est également le prénom de ma grand-mère et le nom qui se trouve au cœur de Dar Farha B.
Cet éventail rassemble plusieurs dimensions de mon histoire : la langue tunisienne, la chaleur des étés, la joie et la mémoire de ma grand-mère.
Une illustration composée de plusieurs fragments
Fragment de mémoire ne représente pas une scène unique.
L’illustration rassemble des objets issus de plusieurs moments du quotidien. Ensemble, ils forment une composition faite de goûts, de parfums, de gestes et de souvenirs.
Chaque élément peut aussi être relié à l’un des personnages de la collection.
Le kanoun, la théière, la cafetière et l’huile d’olive font écho aux moments partagés et aux gestes transmis par Mamie Farha.
La chéchia rappelle Baba Ahcen, son élégance et sa présence dans la cour.
Le jasmin rejoint l’univers de Yasmine et son cheminement pour renouer avec ses racines.
L’illustration Fragment de mémoire crée ainsi un lien entre leurs différentes histoires. Elle rassemble plusieurs morceaux d’une même mémoire familiale.
Pourquoi j’ai créé Fragment de mémoire
En grandissant en France et en passant mes étés en Tunisie, j’ai longtemps vécu entre ces deux espaces sans chercher à tout expliquer.
Je profitais simplement des moments passés avec ma famille.
Ce n’est que plus tard que j’ai compris tout ce que ces étés avaient déposé en moi. Les objets de mon enfance sont devenus une manière de renouer avec cette partie de mon histoire.
Ils me rappellent que l’héritage ne vit pas uniquement dans les grandes traditions ou les jours de fête.
Il se trouve aussi dans un café préparé pour quelqu’un, une bouteille d’huile d’olive posée sur la table, un éventail utilisé pendant les journées chaudes ou un kanoun autour duquel toute une famille se retrouve.
Avec le temps, les maisons changent, certains objets disparaissent et les habitudes évoluent. Mais les souvenirs peuvent continuer de vivre lorsque nous prenons le temps de les raconter.
C’est ce que j’ai voulu faire avec Fragment de mémoire.
Préserver ces petits détails avant qu’ils ne s’effacent. Leur redonner une place. Montrer que les objets les plus simples peuvent contenir énormément d’amour.
Cette illustration parle de mes étés en Tunisie, mais elle peut aussi faire écho à toutes celles et ceux qui ont grandi entre plusieurs cultures ou qui reconnaissent une partie de leur famille dans un objet.
Le parfum du jasmin. Le bruit d’une cafetière. La chaleur d’un kanoun. Un verre de thé posé devant nous. La chéchia d’un grand-père. Un éventail portant le prénom d’une grand-mère.
C’est peut-être cela, un fragment de mémoire : un petit objet capable de faire revenir toute une histoire.
Ces objets réveillent-ils aussi une partie de votre histoire ?
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